15

Une flèche blanche fila vers Bak, fantomatique dans la lumière du soir. Il se baissa en se protégeant derrière son bouclier. Ce mouvement brusque lui déchira l’épaule, mais la lourde armature de bois détourna le projectile en lui épargnant une blessure mortelle. La pointe de bronze lacéra le bandage qui enveloppait son torse et effleura sa cage thoracique sous le bras gauche. Du sang perla sur le linge, au bord de la déchirure.

Des clameurs éclatèrent dans l’arène, suivies de sifflets, puis d’applaudissements. Les lutteurs prenaient place ; le combat allait commencer.

Kasaya bondit de sa cachette et parcourut les toits en courant. Il zigzaguait autour des familles, sautait par-dessus les braseros, les animaux domestiques, les piles d’assiettes à laver. Des cris inquiets ou curieux marquaient sa progression. Adultes et enfants se tordaient le cou pour comprendre la cause de tant de hâte. Nenou, ajustant une nouvelle flèche, se retourna et aperçut la grande silhouette noire qui fondait sur lui tel un monstre infernal, la pointe de sa lance brillant d’un éclat surnaturel. Il dirigea son arc vers cette nouvelle cible et décocha sa flèche. Un cri résonna, et une femme s’effondra dans les bras de son mari. Un homme hurla, des voix furieuses se firent entendre : la famille et les amis de la blessée. Nenou se figea en mesurant la gravité de son geste.

Atterré, Bak ramassa sa lance, prit son élan et la projeta de toutes ses forces vers l’archer, sur le toit d’en face. L’arme passa tout près, mais manqua la cible. Saisi d’en avoir réchappé de justesse, affolé par les éclats de voix et par l’approche de Kasaya, Nenou se précipita vers le bout du bâtiment. Là, un escalier extérieur aboutissait près du terrain où les lutteurs s’affrontaient.

— À toi de jouer, Psouro ! cria Bak.

Le Medjai soulevait déjà une longue planche dissimulée dans l’ombre. Il planta un pied sur le parapet, se pencha ; la planche vint former un pont entre les maisons, au-dessus de la ruelle.

Sans savoir si on l’entendrait malgré le tumulte, Bak modula le long sifflement qui était censé alerter les marins. Toujours muni de son bouclier, il ramassa les armes de Psouro et les lui tendit avant de franchir la planche en courant. Alors qu’il récupérait sa propre lance, son regard tomba sur son bandage maculé de sang. Il n’éprouvait qu’un léger picotement, signe que la blessure était superficielle et n’avait pas touché les côtes. Il adressa une prière de gratitude à Amon.

Psouro franchit à son tour le pont improvisé, et Kasaya le dépassa à toute allure. Bak se mit lui aussi à poursuivre le fugitif. Il entendit une cavalcade derrière lui : un petit groupe d’hommes, amis de la victime, cherchait vengeance.

Nenou fonçait droit vers l’escalier, révélant une excellente connaissance des lieux. Il s’immobilisa brièvement le temps de regarder les lutteurs et leur public, dont les clameurs avaient crû en volume et en enthousiasme. Puis il dévala les marches à toute vitesse, suivi de près par Kasaya. Bak émit un autre sifflement en pure perte.

Comme Nenou avant lui, il s’arrêta en haut de l’escalier afin de regarder l’arène. Des marins, des soldats, des marchands, des citadins, cinq ou six femmes tout au plus étaient éclairés par la lumière frémissante de quatre torches, fixées haut sur les murs aveugles des maisons voisines. Leur attention était rivée sur les deux lutteurs luisant d’huile et de sueur, qu’ils encourageaient à tue-tête. Un juge observait ceux-ci de près pour veiller au respect des règles. Les spectateurs en cercle se tenaient à bonne distance et occupaient la majeure partie du terrain carré. Quelque part, parmi eux, se trouvaient les marins de Pahared.

Nenou se frayait un passage à coups d’épaule dans la foule indifférente à tout ce qui n’était pas le combat. Kasaya n’était plus qu’à quelques pas derrière lui. S’écartant pour laisser passer Psouro, Bak siffla à nouveau. Un homme leva la tête, vit le Medjai descendre les marches quatre à quatre et l’officier de Kemet sur le toit. Il secoua un de ses compagnons par l’épaule, mais celui-ci le repoussa et encouragea les lutteurs de plus belle dans ses mains en cornet.

Bak fulminait. De son poste, il voyait six ou sept rues étroites et noires dans lesquelles Nenou pouvait s’engouffrer. Si le garde connaissait aussi bien le reste de Souenet, il sèmerait facilement ses poursuivants. Il leur fallait de l’aide. Comment attirer l’attention de l’équipage.

Sentant le poids de son arme dans sa main, il fut saisi d’une inspiration. Il examina bien la scène, choisit pour cible une partie dégagée de l’arène près des combattants et projeta sa lance. La lame se ficha profondément dans le sable et la longue hampe vibra sous l’impact.

Le silence s’abattit sur la foule stupéfaite. Le juge recula en poussant un cri d’avertissement. Seuls les lutteurs ne s’aperçurent de rien et continuèrent à se battre.

Lorsque Bak siffla, cette fois le signal clair et sonore fut entendu de tous. Les spectateurs levèrent la tête à l’unisson, de même que Nenou et Kasaya. Sept marins accoururent vers l’escalier de différentes directions.

— Là-bas ! cria Bak en tendant le doigt vers Nenou.

Pendant que les marins se précipitaient vers l’endroit indiqué, il lança aux autres : « Reprenez le spectacle ! » et descendit l’escalier à toutes jambes.

Les lutteurs s’interrompirent enfin, virent qu’ils n’intéressaient plus le public et, ébahis, se séparèrent. Le juge répéta l’ordre de Bak. Comme tous les autres, les deux hommes l’ignorèrent et observèrent, captivés, le fuyard et ses poursuivants.

Nenou dépassa la foule et s’enfonça dans la ruelle la plus proche, ténébreuse et peu engageante. Kasaya l’y suivit sans hésiter. Bak jeta son bouclier pour être libre de ses gestes et sauta de l’escalier. Il aperçut Psouro et les marins, pris dans le flot de spectateurs, qui tentaient en vain de rejoindre le jeune Medjai.

Des questions fusèrent dans le silence :

— Mais que se passe-t-il ?

— Qui sont ces hommes ?

— À qui donnent-ils la chasse ?

 

L’identité de Bak et l’objet de sa mission se répandirent à travers la foule. Soudain, l’atmosphère se chargea de surexcitation. Les spectateurs frénétiques tournèrent le dos aux lutteurs et s’élancèrent comme un seul homme dans la direction prise par Nenou et Kasaya, attirés par la promesse d’un divertissement plus palpitant.

Prisonnier de cette marée humaine impossible à endiguer et consterné par la tournure imprévue des événements, Bak joignit les mains pour former une sorte de bélier et se rua en avant. Ceux qu’il frappa s’écartèrent, non sans force jurons et coups d’œil furibonds. Il rattrapa Psouro, qui poussait la foule à l’aide de son bouclier afin d’ouvrir un chemin aux quelques marins rassemblés à ses côtés. Devant eux commençait la ruelle qui avait englouti Nenou et Kasaya.

On eût dit un étroit goulet, aussi noir qu’un hypogée scellé pour l’éternité. Le lieu idéal pour un guet-apens. Les plus timorés s’arrêtèrent, redoutant les terreurs que pouvait receler l’obscurité, mais la plupart furent entraînés par l’ardeur et le mouvement général. Bak pria pour que Kasaya soit toujours sur les talons de Nenou, pour qu’il ne tombe pas dans un piège, pour mettre la main sur le garde avant que cette foule, dans son enthousiasme à assister à la capture, ne lui fournisse l’occasion de s’échapper.

Il avisa une torche logée dans un grand vase en terre cuite, à l’angle d’un toit, et cria à Psouro :

— Il nous faut de la lumière !

Ils jouèrent des coudes pour s’approcher du mur. Le robuste nautonier de Pahared entrelaça ses doigts pour former un marchepied et souleva Bak très haut. Celui-ci s’empara de la torche, puis sauta sur le sol. Plusieurs autres marins avaient profité de cet arrêt pour les rejoindre, et se détachèrent de la foule.

Bak brandit la flamme et se propulsa dans la marée de têtes dont le cours s’incurvait. Des pointes de lance luisaient, portées par les soldats de la garnison venus pour la lutte. Des visages se penchaient en haut des toits, ceux d’hommes, de femmes et d’enfants attirés par le tumulte.

Ils avançaient lentement, trop lentement. Lorsque Bak avait appris qu’un spectacle aurait lieu, il avait cru à un présent des dieux, pensant que les hommes de Pahared se fondraient dans la foule, invisibles. Oh, c’était bien un présent, mais celui des démons de la nuit.

Un sifflement perçant domina le vacarme : le signal de Kasaya, devant eux sur la droite. Bak ressentit un soulagement intense que le jeune Medjai n’ait pas succombé sous une pluie de flèches.

— Ils se dirigent vers le fleuve !

Les hommes marchant en tête avaient déjà compris d’eux-mêmes et bifurquèrent dans une me tortueuse qui menait vers la berge. La poussière montait sous la multitude de pieds qui la foulait ; l’odeur de crottin prenait à la gorge. Déterminé à atteindre Nenou avant les autres, Bak abaissa la torche et, profitant de la peur du feu ancrée en l’espèce humaine, s’ouvrit une brèche dans la cohue. Psouro s’y enfonça, derrière son bouclier, pour élargir le passage.

Ils débordèrent le premier rang et parvinrent au bout de la ruelle. Le rivage et le fleuve semblaient inondés de lumière, en comparaison. La lune et les étoiles paraient d’un éclat d’argent la mince plage sablonneuse.

En amont, deux silhouettes couraient sur la berge escarpée, au-dessus de la bande de sable. Pour s’échapper, il faudrait à Nenou pénétrer dans le Nil ou dans le désert. Alors il pourrait disparaître dans la nuit. Déterminé à capturer le garde avant d’être gêné par la foule, Bak ordonna hâtivement :

— Prends les hommes de Pahared et coupe la voie du désert. Pour ma part, je vais tenter de rejoindre Kasaya. Avec de la chance, à nous deux nous l’empêcherons de fuir par le fleuve.

Psouro et l’équipage s’éloignèrent à toute allure pendant que Bak descendait la berge, glissant sur la terre qui se dérobait sous son poids. Il bondit sur le sable et courut le long du rivage. Sa torche crépitante semait une pluie d’étincelles dans son sillage. Il se retourna en entendant un martèlement de pas. La foule envahissait la berge. Trois hommes, dont un soldat armé d’une lance et d’un bouclier, s’étaient rués derrière lui. Il aurait pu leur ordonner de partir, mais il s’en abstint. L’arme lui serait peut-être utile.

En arrivant près d’une flottille de nacelles tirées à sec pour la nuit, il plongea dans les hauts-fonds. L’eau rafraîchit ses jambes et trempa son pagne déjà humide de sueur. Devant lui, Nenou atteignit un groupe de rochers noirs et disparut dans l’ombre. Kasaya ralentit, conscient que son adversaire avait toujours son arc, et finit par s’accroupir derrière un rocher trop étroit pour le protéger entièrement. Sur la rive, le flot humain s’arrêta à bonne distance, mais encore assez près pour ne rien perdre du spectacle. L’animation retomba, sapée par l’inaction et par l’incertitude. Quelqu’un lança un pari sur l’issue de la chasse, et bien vite d’autres voix bruyantes annoncèrent des mises, mues par la passion du jeu.

Une tache blanche attira le regard de Bak – un pagne. Nenou, courbé en deux pour passer inaperçu, se glissait derrière un autre rocher. Bak ne lui laissa pas le temps d’armer son arc ; il fonça à sa poursuite et s’abrita derrière le premier rocher. Kasaya bondit à son tour, et escalada un affleurement de pierre qui dominait l’archer. Le trio qui suivait Bak ne bougea pas, mais la foule se précipita derrière le jeune Medjai, le déchaînement des uns se nourrissant de celui des autres. Bak sentit son sang se glacer.

Nenou n’avait d’autre choix que d’entrer dans le fleuve. Se promettant de l’attraper avant qu’il ne disparaisse comme dans l’île aux inscriptions, Bak jeta la torche dans le sable. Il regrettait de se passer de lumière, mais dans l’eau elle ne pouvait que l’encombrer. Il tâta l’étui à sa ceinture pour s’assurer qu’il n’avait pas perdu sa dague dans la foule, puis il agita le bras afin d’attirer le regard de Kasaya et lui fit signe de demeurer sur la berge.

Il se glissa dans le fleuve. Presque sans un bruit, il nagea à contre-courant vers la cachette de Nenou. Chaque mouvement imposait une torture à son épaule meurtrie. Il implora Amon afin que la poursuite s’achève très vite.

Il réduisait la distance et ne se trouvait plus qu’à quinze pas, puis dix, puis cinq, quand dans la foule quelqu’un l’aperçut, cria pour l’encourager et le montra du doigt, si bien que tout le monde le vit – y compris Nenou. Celui-ci décocha deux flèches à la suite, qui passèrent à une bonne coudée de Bak. Les spectateurs le huèrent ou applaudirent suivant ce qu’ils avaient parié, le désir de gagner l’emportant sur la raison.

Bak respira à fond, puis plongea vers celui qu’il traquait. Lorsqu’il émergea, Nenou, réfugié dans le creux d’un rocher à moins de cinq pas de lui, le regardait dans les yeux. Avec un rire dur, il jeta son arc et son carquois puis sauta sur lui dans une pluie d’éclaboussures. Bak voulut l’empoigner à bras-le-corps, mais, à nouveau, son épaule douloureuse l’en empêcha.

Le garde profita de cette faiblesse inattendue pour saisir Bak par le cou et lui enfoncer la tête sous l’eau. Se sentant couler, le lieutenant bloqua les jambes de Nenou entre ses cuisses et l’entraîna avec lui. Leur poids combiné les fit sombrer jusqu’au fond ; le courant les traîna sur le lit rocailleux, puis sur le limon. Les tempes de Bak se mirent à palpiter, ses poumons étaient sur le point d’éclater. Il s’efforça d’écarter les doigts qui l’étouffaient, mais Nenou resserra encore sa prise autour de son cou.

Ils continuèrent à livrer une bataille silencieuse et désespérée dans les profondeurs ténébreuses du fleuve, sans que l’un ou l’autre puisse prendre le dessus. Bak se sentait faiblir. Il lui fallait se libérer très vite, ou sinon, il mourrait.

Il ne sut jamais si Amon avait chuchoté l’idée à son oreille, toujours est-il que, subitement, il se rappela sa dague. Il dégaina et pressa la pointe contre le flanc de Nenou. Malgré sa détresse, il hésita. S’il le tuait, une multitude de questions demeureraient à jamais sans réponse.

Il lâcha les jambes de Nenou, et ensemble ils remontèrent lentement en un voyage interminable. Ils brisèrent la surface. Haletant, le garde repoussa la tête de Bak sous l’eau sans atténuer un instant la pression sur son cou. Alors le policier ne se soucia plus de rien. Il effleura de sa lame le poignet gauche de son ennemi, et le sang jaillit. Nenou jura, mais continua à l’enserrer de sa main droite en enfonçant cruellement les doigts dans sa chair. Bak leva sa dague vers son cou sans plus de scrupules, et frappa. Nenou se rejeta en arrière, les yeux écarquillés. Il libéra Bak pour toucher sa blessure, puis fixa sa main ensanglantée d’un air épouvanté.

Bak respira à pleins poumons, essaya de déglutir. Il prit conscience de cris à la sonorité étrangement caverneuse dans ses oreilles bouchées. Dans sa lutte acharnée, il avait oublié la foule ! Il empoigna le bras de Nenou, qui n’opposa pas de résistance, croyant apparemment sa dernière heure venue. Bak, en revanche, n’éprouvait aucune crainte ; la coupure qu’il avait infligée n’avait entaille que la peau. Sans trahir la moindre faiblesse, il contraignit le jeune homme à nager vers la berge où la foule manifestait sa joie. Au bord de l’eau, à côté d’une douzaine de lanciers, Kasaya l’observait avec anxiété.

Le grand Medjai s’avança à leur rencontre, enfin soulagé. Bak tenait à peine sur ses jambes ; sans le vouloir, il poussa Nenou vers les hauts-fonds. Celui-ci trébucha et se retint au bras du policier, qui chancela à son tour et faillit tomber. C’est alors qu’un soldat s’élança et plongea sa lance dans la poitrine du prisonnier. Nenou s’effondra. La foule étouffa des exclamations d’horreur.

— Non ! s’écria Bak d’une voix rauque.

Il fit signe à Kasaya d’immobiliser le soldat et s’agenouilla près du jeune garde. Il parla vite, conscient qu’il ne restait à celui-ci que quelques instants à vivre.

— As-tu assassiné les cinq membres de la résidence ?

Sa gorge lui faisait mal ; sa voix était cassée.

— Non, murmura Nenou.

— Est-ce toi qui déposais les présents chez moi ? Le poisson, la poupée, les scorpions ?

Nenou tenta de lever une main. Bak l’aida à la poser sur sa poitrine et le garde la referma sur la hampe de la lance.

— Des… scorpions ?

L’incompréhension qui s’était peinte sur son visage conforta Bak dans son opinion : les cadeaux empoisonnés avaient une autre origine.

— M’as-tu frappé à l’aide d’une fronde, devant le puits de mesure ?

Nenou s’humecta les lèvres comme pour répondre, mais il n’en avait plus la force. Il se contenta de secouer la tête.

— Pourquoi as-tu tenté de me tuer ?

Mais il sentit qu’on ne pouvait exiger une explication aussi complexe d’un homme à l’agonie.

— Qui t’a ordonné de me tuer ?

— Je ne…

Nenou fronça les sourcils dans un effort pour réfléchir, ou peut-être simplement pour articuler.

— Le gouverneur… Djehouti. Il disait…

Il fut pris d’une quinte de toux. Des bulles de sang apparurent sur ses lèvres, sa tête retomba sur le côté et son corps devint inerte. Son ka, force de vie éternelle, l’avait quitté.

 

— Est-ce possible ? s’étonna Psouro. Le gouverneur aurait ordonné la mort de celui qui tente de le sauver ?

— Qui sait ? Il devient plus déraisonnable de jour en jour. Et il pue la peur.

Bak inclina le miroir de bronze et leva le menton pour examiner son cou marbré de traces sombres, laissées par les doigts du défunt. Kasaya engloutit une bouchée de pain généreusement tartinée de miel, et remarqua :

— J’aurais peur, moi aussi, si je devais mourir dans deux jours.

Le singe perché sur son genou léchait ses doigts poisseux. Le chien noir, blotti contre la cuisse de Psouro, flairait un quignon de pain que l’autre animal avait jeté. Une douce brise passait sur le toit, apportant l’odeur du fleuve. Dans une rue voisine, une femme fredonnait doucement une chanson d’amour.

Bak posa le miroir, rompit le pain plat et en trempa un bout dans le ragoût de poisson de la veille, dont les morceaux étaient bien tendres, faciles à avaler.

— Non, ce n’est pas ça, dit-il d’un air pensif. Si insensé qu’il soit, Djehouti ne désire pas me tuer parce que j’essaie de le sauver. Plus vraisemblablement, il veut que je m’en aille avant d’avoir pénétré son secret.

— Qu’est-ce qui pourrait être assez grave, et assez abject, pour qu’il préfère tuer plutôt que de le révéler ? demanda Psouro en plongeant du pain dans le pot.

— Quitte à risquer sa propre vie ! ajouta Kasaya.

— Aucun officier ne voudrait être accusé d’incompétence, surtout si des hommes ont péri sous ses ordres, souligna Psouro, qui réfléchissait tout haut, le front plissé. Or, par sa stupidité, Djehouti a causé la mort de plus d’une centaine de lanciers. Mais ça, nous le savons déjà.

— Aucun officier, ni d’ailleurs aucun soldat n’aimerait passer pour un lâche, dit Kasaya. Pourtant, d’après les rumeurs, Djehouti a complètement flanché pendant la tempête.

— Et regardez-le maintenant ! railla Psouro. Caché sous ses draps comme un bébé qui a peur du noir !

— S’il a tué Min de ses propres mains, reprit Bak, voilà une révélation qui non seulement ferait scandale, mais pourrait bien lui coûter la vie. Je doute que même son ami le vizir ferme les yeux sur un tel crime.

— Nous n’avons pas de témoin, objecta Psouro. Et tant qu’il n’avoue pas, il sait que nous ne pouvons rien contre lui.

Bak avala une nouvelle bouchée et la sentit glisser dans sa gorge, fraîche et apaisante. Il exposa l’idée qui l’avait tenu éveillé jusqu’à une heure avancée de la nuit :

— Un secret terrible, que ce soit le meurtre de Min ou un autre forfait, serait à coup sûr une abomination aux yeux des dieux. Ne devrait-il pas, alors, tenter tout ce qui est en son pouvoir afin de rester vivant, le temps de réparer, pour entrer dans le monde souterrain en paix avec sa conscience ? Ne voudrait-il pas que, dans la salle du Jugement, son cœur ne révèle ni tromperie ni mensonge lorsqu’il sera mis en balance avec la plume de vérité ?

Psouro et Kasaya le fixèrent, réduits au silence par le souvenir que l’enjeu s’étendait bien au-delà de la vie matérielle. Si Djehouti avait ordonné à Nenou d’assassiner Bak, le seul capable de le sauver, il acceptait un risque redoutable – passer l’éternité tel un non-justifié, incapable de pénétrer dans le Champ des Joncs.

— Il doit y avoir autre chose, conclut Bak. Une autre raison à ce comportement insensé, que je n’ai pas encore su discerner.

 

Bak trouva Khaouet alors qu’elle sortait de la salle d’audience privée, tenant un récipient en poterie dont le contenu sentait le vomi.

— Mon père est très malade, lieutenant, lui dit-elle. Je ne peux t’autoriser à le déranger.

— Je dois absolument lui parler, insista Bak avec une véhémence qui lui cassa la voix. Si tu veux que je le sauve, laisse-moi entrer.

— Non. Tu ne comprends donc pas ? Il souffre trop pour recevoir qui que ce soit.

Elle avait les traits tirés. Bak répugnait à lui imposer cette tension supplémentaire, mais il n’avait pas le choix.

— Mon père, qui est médecin, croit que la parole peut délivrer un homme de l’inquiétude.

— Si tu as un message susceptible de chasser l’anxiété de son cœur, je le lui transmettrai. Mais si tu n’as que d’interminables questions, je ne peux t’aider, ajouta-t-elle d’un ton glacial.

Bak lança un regard appuyé vers la salle d’audience déserte, aussi propre et nette que si le gouverneur n’avait jamais mis les pieds à l’intérieur.

— Où est Amonhotep ? Djehouti ne lui a-t-il pas ordonné de rester en permanence à ses côtés ?

— Il me manquait des plantes médicinales. Aussitôt que mon père s’est endormi, j’ai demandé à Amonhotep de se rendre au marché pour moi. Il voulait envoyer un serviteur, mais j’ai insisté. Il a terriblement besoin d’un répit. Mais lui non plus ne te permettra pas d’entrer, précisa-t-elle, la bouche pincée. On ne dérange pas un homme aussi malade.

Bak ravala une réplique acerbe. Parfois, Khaouet se montrait aussi insupportablement obstinée que Djehouti.

— Tu as sans doute appris que Nenou, l’un des gardes de la résidence, a tenté de me tuer la nuit dernière, et qu’il a perdu la vie ?

— Oui. Qu’est-ce que cette histoire a à voir avec mon père ?

— Nenou m’a avoué dans son dernier souffle qu’il avait agi sur l’ordre de Djehouti.

Elle redressa la tête, stupéfaite.

— Impossible. Ce garde a menti.

— Peut-être…

Malgré la difficulté à contrôler sa voix, il avait trouvé l’intonation juste : neutre, avec une nuance de doute presque imperceptible.

— Pourquoi voudrait-il ta mort ? interrogea-t-elle, sur la défensive. Si ta théorie est exacte et si tu es sa dernière chance de salut, cela n’a aucun sens.

— Maintenant, tu comprends pourquoi je dois lui parler.

Elle hésita, baissa les yeux vers le récipient et se rembrunit.

— Je vais lui préparer une tisane qui devrait soulager son estomac. Quand il sera à même de te voir, je te ferai appeler.

Bak s’éloigna d’un pas vif, maudissant le jour où le vizir avait suggéré qu’il vienne à Abou.

 

— Il s’est mis dans un tel état qu’il ne supporte plus de nourriture. Je ne voulais pas le quitter, mais comment aurais-je pu dire non à Khaouet ? Alors, je suis allé au marché pour elle.

Bak avait intercepté le jeune homme près du portail, derrière la propriété du gouverneur. Amonhotep lui montra un panier d’où dépassaient plusieurs bouquets d’herbes séchées. Au-dessous étaient rangés des sachets de lin renfermant des remèdes à base de plantes pilées.

— Elle m’a dit qu’il était très malade.

— Certes, mais parce qu’il se ronge intérieurement.

— En ce cas, une tisane ne le guérira pas et je ne pourrai lui parler.

— Mais si, je veillerai à ce que tu aies cette entrevue, promit le secrétaire d’un ton ferme.

— Pourquoi a-t-il demandé à Nenou de se débarrasser de moi ? Aurais-tu la moindre idée là-dessus ?

— Absolument pas. J’ai été surpris qu’il s’attache le garde qui était posté à la résidence de Nebmosé. Jusqu’alors, j’ignorais qu’il le connaissait.

— Nenou admirait le sergent Senmout. Et ce dernier était un intime de Djehouti.

Amonhotep hocha la tête, comprenant le lien qui les unissait.

— Et qu’en est-il du soldat qui a tué Nenou ?

— Nous l’avons conduit à la garnison. Il a cru que Nenou m’attaquait afin de s’échapper. Une erreur commise en toute bonne foi, à ceci près qu’il a utilisé son arme sans réfléchir. L’affaire est du ressort d’Antef.

— Je m’attends à le voir bientôt dans la salle d’audience, à condition que Djehouti parvienne à s’extraire de son lit. Et qu’il survive aux deux prochains jours.

« Il survivra, pensa Bak avec une sombre détermination. Même si je dois rester à son chevet et le garder moi-même. »

— Quand pourrai-je lui parler ?

— Cet après-midi, répondit le conseiller avec un sourire désabusé. Mieux vaut ne pas l’avertir de ta visite, toutefois il me faudra du temps pour convaincre Khaouet.

Le ventre d'Apopis
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